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Le paradoxe de la souffrance

Le mal peut-il être source de bien ?

Voici la terre qui vous reviendra en héritage, la terre de Canaan selon ses frontières. Votre frontière sud commencera au désert de Tsin le long d’Edom… la frontière ouest sera la mer Méditerranée... cela sera votre frontière nord : depuis la mer Méditerranée vous tournerez au mont Hor... vous tracerez pour vous comme frontière de l’est depuis ‘Hatsar-enan jusqu’à Chefam... cela sera la Terre pour vous, selon ses frontières tout autour.

Nombres 34, 2-12 

Judah est allée en exil, accablée par la misère et une dure servitude ; elle demeure parmi les nations, sans trouver de repos. Tous ses persécuteurs l'ont atteinte dans une étroite détresse [bein hamétsarim].

Lamentations [Eikha] 1, 3

À un moment ou à un autre, nous sommes tous amenés à affronter un événement qui nous paraît si terrible que nous en sommes menacés et psychologiquement. La perte d’un être aimé, à D.ieu ne plaise. Un emploi que l’on croyait stable est perdu. La santé se détériore soudain. Même le plus optimiste admettra que la vie peut être une montagne russe, un moment nous élevant aux plus hauts sommets, le suivant nous plongeant dans l’abime. Comment considérer les difficultés de nos vies, lorsque tout paraît obscur et que nous n’arrivons pas à voir au-delà des limites de notre propre douleur ?

À l’opposé de notre perception de ces moments d’épreuve, la Torah nous dit que « rien de mal ne descend d’En Haut ».1 Cette déclaration de nos Sages implique que tout ce qui arrive est intrinsèquement bon, car cela vient de D.ieu qui est l’essence du Bien. Mais comment concilier la vérité de la Torah avec la réalité que nous percevons ? L’argument selon lequel nous sommes finis et ne pouvons de ce fait apprécier une réalité qui nous dépasse pourrait satisfaire certains, mais un sceptique exigera une preuve empirique de la curieuse notion selon laquelle la douleur est égale à la joie. De plus, même en supposant que du bien peut être découvert au sein de la difficulté, si D.ieu désire réellement nous donner du bien, pourquoi doit-Il envoyer ses « bénédictions » dans de si étranges véhicules ? Pourquoi ne nous envoie-t-Il pas simplement des bénédictions claires et évidentes, sans que l’on ait besoin d’éprouver de douleur ou de détresse ? 

Les moments de souffrance

La Paracha de cette semaine, Massei, se lit toujours durant la période connue sous le nom de « bein hamétsarim »,2 les trois semaines qui séparent le jeûne du 17 Tamouz de celui du 9 Av. Ces deux dates sont connues comme les plus tristes du calendrier juif. En effet, les événements survenus en ces jours ont tragiquement altéré le cours de l’histoire, leur conséquence la plus notoire étant notre actuel galout (exil).3 Le 17 Tamouz est le jour où le service du Premier Temple fut interrompu et où les murs du Second Temple subirent les premières brèches.4 Le 9 Av est le jour lors duquel les deux Temples furent détruits.5 Les Trois semaines sont donc une période de deuil : Il nous y est interdit de célébrer des mariages, d’écouter de la musique, d’acheter des habits neufs, et de faire toute chose qui déclenche une grande joie.

Dans la Torah, il n’y a pas de coïncidences. C’est pourquoi le fait que Massei soit toujours lue durant les « Trois Semaines » indique que la paracha et la période ont un message commun.6 Toutefois, i l semblerait à première vue que ce soit tout le contraire : la paracha Massei contient les dernières instructions de D.ieu au Peuple Juif avant son entrée en Erets Israël, y compris la description des frontières exactes du pays alors que, à l’inverse, les événements des Trois Semaines causèrent l’exil du peuple de cette même terre !

Pour pouvoir résoudre cette apparente contradiction, nous devons au préalable examiner la dimension profonde de ces éléments : la Terre d’Israël et l’exil.

Ce n’est pas par hasard si, de toutes les terres du monde, seule la Terre d’Israël a reçu le titre de « Terre Sainte ». Selon les mots de la Torah, c’est « La terre sur laquelle veille l’Éternel ton D.ieu, qui est constamment sous le regard de D.ieu du début de l’année à la fin de l’année. »7 Lorsque nous sommes dans un état de liberté spirituelle, comme c’était le cas durant les 830 ans pendant lesquels se tinrent le premier puis le second Temples, c’est la terre où les bénédictions de D.ieu peuvent être perçues comme telles, sans être voilées par la nature, et où notre subsistance est reconnue comme émanant directement de D.ieu. C’est en effet le seul pays dans lequel la révélation divine avait lieu de façon régulière, à travers les dix miracles qui survenaient quotidiennement dans le Temple.8  C’est pourquoi, en termes spirituels, Erets Israël représente la Divinité telle qu’elle est clairement manifeste dans la création.

Dans les autres pays, cependant, D.ieu a choisi de cacher Sa présence sous le vêtement de la nature. En conséquence, nous associons notre subsistance avec le travail de nos propres mains et non avec les bénédictions divines. C’est là l’essence même de l’état d’exil. « Nous ne voyons plus Tes merveilles »9 se lamente le Juif exilé. En réalité, rien n’a changé, le monde est toujours contrôlé par le divin Créateur de l’humanité, c’est seulement notre perception qui a été modifiée.

Bien qu’Erets Israël et l’exil soient des états diamétralement opposés, c’est précisément la Terre d’Israël – ou plus précisément ses frontières – qui donnent à l’exil la possibilité d’exister. Tout comme au sens matériel, les frontières mentionnées dans la paracha délimitent le territoire d’Erets Israël et permettent donc l’existence « d’autres terres »,10 il en va de même dans le domaine spirituel : le fait que la Divinité ne soit révélée que dans un « espace » limité signifie que tous les autres espaces restent « vides » de cette révélation.11 Ainsi, les frontières d’Erets Israël, c’est-à-dire les limites données à la révélation divine, créent « l’espace » dans lequel le galout – un temps dans lequel la révélation divine est voilée – peut exister. En d’autres termes, le fait que la Divinité soit masquée vient du fait que Sa manifestation est limitée. Ainsi, la possibilité de l’exil, le temps où la Divinité est obscurcie (le thème des Trois Semaines) est le résultat direct des limites placées sur la « Terre d’Israël » (le thème de Massei).

Cette explication éclaire le lien entre la Paracha Massei et « bein hamétsarim » d’une lumière quelque peu négative : le fait que les limites d’Erets Israël permettent des tragédies comme celles qui se produisirent le 17 Tamouz et le 9 Av. Néanmoins, une analyse un peu plus profonde nous ouvre une perspective complètement différente. 

Des moments d’épanouissement

Bien qu’en surface le galout apparaisse seulement comme une punition terrible pour nos fautes, à un niveau plus profond, c’est tout le contraire : l’épreuve de l’exil est ce qui révèle les forces les plus puissantes de notre âme.

Pendant environ 2000 ans, nous avons souffert aux mains d’étrangers. Nous avons été torturés, asservis et bannis. Et pourtant, malgré tous les régimes qui nous ont opprimés à différentes époques et en différents lieux, une donnée est restée constante : notre foi immuable en D.ieu, en Sa Torah et en la Rédemption ultime. Rien de ce que le peuple Juif qui vécut durant « l’âge d’or » de Jérusalem aurait pu faire, ne pouvait exprimer un tel engagement de l’âme. C’est nous, qui vivons dans l’obscurité de l’exil, qui avons reçu le défi d’exploiter les ressources les plus puissantes et les plus profondes de notre âme, notre être essentiel où « Israël et D.ieu sont complètement unis ». Comme l’écrit le Psalmiste : « Du tréfonds de la détresse, j’ai appelé D.ieu ; avec abondance D.ieu m’a répondu. »12 Par la détresse, nous parvenons à atteindre notre essence infinie, l’étincelle de D.ieu qui est notre âme. C’est là le véritable but de l’exil : nous permettre d’accéder à nos aptitudes infinies et de les exprimer.13

Il en va de même pour les frontières de la Terre d’Israël. Bien qu’elles représentent les limites de la manifestation de D.ieu dans le monde, c’est précisément ce voilement qui réveille le véritable potentiel de l’âme.

C’est là la leçon que nous pouvons tirer de la Paracha Massei et de la période de « bein hamétsarim ». Nous ne devons pas envisager les difficultés comme une expérience totalement négative, mais comme le plus grand facteur de développement, car elles nous obligent à puiser au plus profond de nous le trésor de ressources qui s’y trouve enfoui.

Et bien ces situations échappent souvent à notre contrôle, l’attitude avec laquelle nous les abordons est, elle, entre nos mains. Nous avons l’aptitude d’accepter ces défis comme ce qu’ils sont : des occasions de grandir et de nous développer. Et bien qu’il soit possible que nous ne comprenions jamais pourquoi certaines choses arrivent, celles-ci peuvent – et donc doivent – faire de nous des personnes meilleures.

Basé sur un discours du Rabbi, Motsaé Chabbat Parachat Matot Massei 5739 (1979)14

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NOTES
1. Midrache Béréchit Rabbah 51:3 ; Midrache Téhilim sur Psaume 149 ; Tanya, Iguéret Hakodech 11.
2. Littéralement “entre les limites” ou “dans d’étroits défilés”. Ce terme vient d’un verset de Méguilat Eikha [les Lamentations], qui est lue le 9 Av pour évoquer la peine qui fut la nôtre lorsque nous fûmes exilés.
3. Parmi les autres événements tragiques survenus en ces jours : le 17 Tamouz en l’an 2448 après la création (1313 avant l’ère commune), Moïse descendit du mont Sinaï et trouva le peuple juif en train d’adorer le Veau d’or, ce qui l’amena à briser les Tables de la Loi ; le 9 Av de l’an 2449, décréta que la génération tout entière périrait dans le désert après que la nation – influencée par le rapport calomnieux des explorateurs – refusa d’entrer en terre d’Israël.
4. Une opinion dans le Talmud Yérouchalmi enseigne que les murs du premier Temple furent également percés en ce jour, mais que, à cause du traumatisme que le peuple juif subit alors, la date exacte fut oubliée.
5. Le Premier Temple par les Babyloniens en l’an 3338 (423 avant l’ère commune) et le Second Temple par les Romains en 3829 (69).
6. Chaloh [Chnei Lou’hot Habrit], début de la parachat Vayéchev.
7. Deutéronome 11,12.
8. Maximes des Pères 5:5.
9. Psaumes 74,9.
10. Chaque entité physique occupe un espace. Dès lors, pour qu’il puisse exister plus qu’une seule entité, il est nécessaire qu’il y ait des mesures précises qui délimitent chaque entité. Il en va de même concernant la terre : pour qu’il puisse exister plus qu’un seul pays, il doit y avoir des frontières clairement définies pour indiquer où termine un pays et où commence l’autre.
11. La raison pour laquelle la Terre d’Israël est limitée aux frontières précises définies par D.ieu est que, spirituellement, la présence de D.ieu n’est pas manifeste dans le reste du monde. Ce n’est que dans certains “espaces” spécifiquement définis que nous pouvons percevoir le divin. C’est pourquoi, à l’ère messianique, lorsque la présence de D.ieu sera révélée dans l’univers entier, “la Terre d’Israël s’étendra et couvrira le monde entier” – Yalkout Chimoni 503. Voir aussi Likoutei Torah sur Massei 89b.
12. Psaumes 118,5.
13. C’est là le sens profond de l’usage de l’expression “bein hamétsarim” pour désigner les Trois Semaines qui sont le catalyseur de l’exil : le terme “métsar” (détresse) fait allusion au potentiel positif latent en galout, tel qu’il est exprimé dans le verset des Psaumes cité.
14. Likoutei Si’hot vol. 38, pp. 122-126.

Adapté d'un discours du Rabbi de Loubavitch
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