Les rêves de Pharaon
Le début de notre Sidra est marqué par un long récit des rêves du Pharaon, à propos de vaches et d’épis de blé, et de l’interprétation qu’en donne Yossef : ce sont les symboles d’années de plénitude et d’années de famine.
Pourquoi donc la Torah s’attarde-t-elle si longuement et de façon si détaillée sur ces rêves ? Le point central de l’épisode est simple : Yossef prévoit sept années de plénitude suivies de sept années de famine et, son interprétation éblouissant le Pharaon, il est nommé vice-roi d’Egypte. En quoi est-ce si important de savoir si cette nomination vient des rêves et de leur interprétation ou par une autre chaîne d’événements ?
Et quand bien même il serait important de savoir que Yossef obtient cette position grâce à son interprétation des rêves, pourquoi la Torah ne nous informe-t-elle pas simplement des faits et nous en fournit-elle de nombreux détails ?
L’influence de Yossef
La réponse à ces questions est que les rêves du Pharaon doivent être compris dans leur contexte. Il rêva à cause de Yossef. Dans la Sidra précédente, nous avons appris que Yossef reçut une communication divine par des rêves. Et Yossef était l’héritier spirituel de Yaakov, celui qui allait apporter au monde tout ce que Yaakov représentait. En résumé, il incarnait une « âme collective », le moyen par lequel les émanations divines doivent être transmises au monde. Il était « le juste qui est le fondement du monde ». Si la révélation divine lui était parvenue par le biais des rêves, c’était donc qu’il en allait ainsi de l’ordre du monde. Ainsi, quand une communication fut nécessaire pour le monde, et pour le Pharaon, son maître, elle devait lui venir par le rêve.
Le Juif et le monde
Ces faits nous donnent une leçon fondamentale dans notre service de D.ieu. Quand un Juif doit surmonter des défis difficiles, que ce soient des attitudes ou des désirs antagonistes, il doit prendre conscience que leur origine ultime n’est pas à trouver dans le monde mais en lui-même. Il n’est pas vrai qu’il lui faut suivre le monde, pas plus que pour vivre une vie juive fidèle, il faut faire des concessions au monde. C’est tout le contraire. Le Juif créée lui-même l’état du monde qu’il habite. Si son Judaïsme est tempéré par une réticence intérieure, cela se reflète autour de lui. Mais c’est la nature de ce monde de cacher sa source spirituelle. Ce fait est lui-même caché et les attitudes hostiles au Judaïsme sont ressenties comme émanant de l’extérieur, de l’univers en général, l’éloignant de sa foi. Mais la vérité est autre : le Juif est lui-même l’auteur de ces attitudes. S’il change ses propres désirs, si sa réticence devient affirmation, il change également l’attitude de son environnement.
Cela n’est pas tout, même si nous ne trouvons pas l’origine d’un tel conflit dans le Juif lui-même, parce qu’il est libéré de tout antagonisme en lui-même, il est malgré tout responsable. Car c’est en lui que réside le but de la création.
Les différences entre les rêves de Yossef et les rêves du Pharaon.
Bien que les rêves du pharaon dépendent du fait que Yossef rêva, ils étaient radicalement différents par leur nature. Les rêves de Yossef appartenaient au domaine de la sainteté et non ceux du Pharaon. Plusieurs différences les opposent donc dans leur structure et dans leur nature.
Tout d’abord, les rêves de Yossef commencèrent par une image du service, du pain gagné par le labeur : « Nous amassions des gerbes ». Cette idée est totalement absente des rêves du pharaon dans lesquels la nourriture n’est vue comme le produit d’aucun effort. Les bénédictions qui viennent de D.ieu au Juif sont parfaites car elles viennent en réponse à des efforts. Car ce qui est reçu sans qu’on ait œuvré manque de quelque chose, manque du fait que l’homme a été un partenaire de D.ieu dans sa création. Mais ce qui découle de l’extérieur du domaine de la sainteté, la nourriture dont rêva le Pharaon, n’est pas totalement bon et peut donc venir sans production d’efforts.
D’autre part, les rêves de Yossef représentent une progression dans la perfection. Ils commencent par « des épis de blé », des épis individuels, chacun séparé de l’autre. Ils deviennent des « gerbes » où des éléments disparates ont été réunis. Et puis, dans le second rêve, nous passons au soleil, à la lune, et aux étoiles, les éléments célestes.
Mais dans les rêves du Pharaon, l’ordre est inversé : des vaches nous descendons aux épis, du règne animal, nous passons au règne végétal. Dans chacun des rêves du maître de l’Egypte, nous retrouvons la même notion de descente ou de déclin. D’abord apparaissent les vaches grasses, le blé riche, puis les vaches décharnées, les épis étiolés au point que le bien est totalement consumé par le mal.
Le sacré et son contraire
Ces différences entre les rêves des deux protagonistes traduisent ce qui oppose la sainteté et son contraire. La sainteté est éternelle et immuable. Dans son royaume, s’il y a des changements, ce sont toujours des élévations, ce qui, en fait, ne représente pas du tout un changement mais plutôt une réalisation parfaite. Et même lorsque le peuple Juif souffre de vicissitudes, qu’il est parfois en progrès, parfois en déclin, ce ne sont pas de réels changements. Car le Juif porte avec lui une mission et une foi uniques : accomplir la Torah et les Mitsvot et s’élever dans la sainteté. Et puisque « là où est sa volonté, c’est là que se trouve l’homme », puisque la descente du peuple juif a toujours pour but ultime une ascension plus grande dans une « paix éternelle », les fluctuations de l’histoire juive ne sont pas, en dernier ressort des changements mais la « paix ». Une seule intention, un seul désir les traversent tous.
A l’opposé, le royaume du « non sacré » est sujet au changement, en fait, au déclin perpétuel. Car ce qui n’est pas saint n’existe pas par lui-même. C’est tout au plus des moyens pour une fin, pour tester l’homme et faire surgir en lui ses élans de sainteté. Mieux l’homme relève le défi et mieux il se renforce et s’élève dans son service, et le moins a-t-il besoin de tests. L’existence de ce qui n’est pas saint s’en affaiblit alors d’autant.
L’effort et la récompense
Une leçon se dégage de tout ce qui précède. Quand un homme croit qu’il peut recevoir des bénédictions sans effort, simplement grâce à certaines causes naturelles, il peut être sûr que cet espoir naît de son « âme animale », le côté de sa nature qui n’est pas spirituel. Car à ce niveau, il peut, en effet obtenir des bénéfices sans effort. Mais il doit également être conscient que ce qui appartient à ce royaume est sans cesse en proie au déclin : en fin de compte, rien ne restera. Mais si, à l’opposé, il travaille dans le service de D.ieu, il peut être assuré de la promesse : « tu as cherché et tu as trouvé ». Il « trouvera » venant du Ciel plus que ce pourquoi il a œuvré. Et sans cesse il « montera dans le domaine de la sainteté ».